[La marchande de rêve]

Télé Star - 1987

Train d'enfer pour l'animatrice de TF1. Émissions, disques, galas et surtout son « Dorothée show » du lendemain de Noël. Nouvelle responsable du département jeunesse de sa chaîne, elle n'oublie pas son public : les millions d'enfants qui l'adorent.

Elle court, Dorothée. Pas après les téléspectateurs qui l'ont rattrapée sur TF1 (13 % d'audience contre 6% pour A2). Un mètre soixante-deux, quarante-six kilos, la frange mouillée, elle adore les déguisements sauf la barbe du père Noël auquel elle n'a jamais cru ni à quatre ans, ni à trente-quatre (c'est-à-dire aujourd'hui). « Je dois ma réussite à des hasards, des opportunités et beaucoup de travail. » Ce train d'enfer s'explique : outre deux émissions hebdomadaires et des galas, elle prépare « Dorothée show » (programmé le 26 décembre) qu'elle souhaite le reflet de son époque : « On ne montrera pas de sapins illuminés. Pas de père Noël. Trop de Français sont démunis. »

Minois menu, queue de cheval, nez qui pointe (croqué par Cabu), sourire d'adulte de quatre ans, et regard qui prend le temps de s'émerveiller, elle donne du rêve, sa profession de foi, guidée par sa passion qui la maintient en forme et la nourrit. Et cet entrepôt en brique rouge - le 233 - des studios de France, à la Plaine-Saint-Denis, devient sa seconde maison, son royaume (sept cents mètres carrés de studio et trois cents mètres carrés de bureaux), au même titre qu'Universal Films était l'usine à magie des stars hollywoodiennes dans les années cinquante. Dorothée, elle, fabrique six cents heures de programmes pour la jeunesse. Chef exemplaire à la tête de trente collaborateurs, elle ne peut se permettre, confie-t-elle, d'être de mauvaise humeur. « Les autres prendraient le pas. » Sa mère, « Maman Dorothée », surnom qu'on lui donne au marché de Bourg-la-Reine, se souvient que sa fille « se transformait en meneuse dans les soirées et fut chef de classe de la sixième à la terminale. »

Pour Dorothée, le temps c'est du rêve. Elle déteste les chiffres. Mais n'ignore tout de même pas le coût de « Dorothée show » : trois millions de centimes engloutis dans douze tableaux, son histoire, librement adaptée, de la naissance (dans une crèche), à l'école, avec un prof., Alain Decaux, qui chante « Sacré Charlemagne », jusqu'à la télé où le vrai directeur des programmes (Étienne Mougeotte) se transforme en assistant de Jean-Pierre Foucault. Au final, elle chante « Docteur », futur tube et dernier album sorti, en novembre, après son couronnement de super vedette de la chanson : dix millions de disques vendus. Ascension vertigineuse qu'elle résume en quatre étapes.

« 1973 : j'arrive la tête dans les nuages pour commencer les premières émissions pour la jeunesse. Quatre heures d'antenne par semaine présentées avec Bablatus, une marionnette. En fait, je m'amuse. 1978 : avec « Récré A2 », je prends conscience de l'importance de mon métier. 1979 : la chanson et mon disque « Dorothée au pays des chansons » m'apportent quelque chose de plus. Pour moi faire de la télévision, chanter, monter sur scène est un tout. Demandez-moi de choisir ? Impossible. 1987 : je peux choisir mes émissions. »

Entrée à TFl avec le titre de conseillère et le salaire de quarante mille francs, elle vient d'être nommée responsable de l'unité jeunesse : « Seul le mot change. Pas les fonctions. Bien sûr, j'ai un peu plus de poids. »

Bref, Do, Dodo, Dorothée tout court, que plus personne n'appelle Frédérique et encore moins Hoshedé (son nom de famille) a reçu un mois avant l'heure son cadeau de Noël (cette nomination). Ce qui ne lui déplaît pas, habituée à distribuer des boîtes enrubannées à longueur d'année et surtout pas le 25 décembre : « Les véritables cadeaux s'offrent lorsqu'on se donne la pleine de les chercher. Voilà qui est plus sincère. Enfant, je ne réclamais rien. J'avais quelques poupées et des livres. »

 

Pour les réveillons, Do, Dodo, Dorothée, adopte la même conduite que pour les cadeaux. Elle les célèbre en février ou en mars. Par obligation : « Depuis dix ans, je travaille ces soirs-là. » Et par goût : « Je déteste les fêtes de fin d'année. Chez moi, on se contentait le 25 décembre d'un déjeuner un peu différent des autres, avec, au menu, de la dinde aux marrons. » Le plus féérique : « J'avais cinq ans et une angine terrible. Mes parents installèrent un sapin gigantesque dans le salon. J'étais émerveillée de découvrir encore toutes ces boules de couleur fixées très haut pour que notre cocker, Elane, ne les décroche pas en courant après nous dans la maison. Depuis ma dixième année, on se contente de mettre trois branches dans un vase. Il n'y a pas de petits enfants chez nous. »

Une famille « dynastie de femmes » qui se resserrait sur elle-même, ne regardait pas la télévision. « Je l'ai eue à seize ans », discutait, recevait le dimanche les deux grand-mères, surnommées "Mamie Petit" et "Mamie Grand" en raison de la taille de leur mari. « Son modèle : "Mamie Grand", grand-mère maternelle, petite, pète-sec. Bretonne arrivée à Paris à l'âge de vingt ans, elle nous emmenait en vacances à Saint-Pierre de Quiberon, son pays. À quatre-vingt-six ans, même malade, elle ne se plaint jamais. Je lui ressemble. "Mamie Petit", ronde et douce, elle, préparait des gâteaux qu'elle nous servait immanquablement décorés de bougies. Intelligente et astucieuse, elle cousait très bien. Moi, je ne sais pas enfiler une aiguille ! » Cet amour de la famille - « qui se perd » - elle veut le faire renaître le dimanche matin. La télé en plus. Mais, elle ne le leur parlera jamais de l'enfance malheureuse. Elle aimerait passer encore sous silence sa contribution à l'enregistrement d'un disque en faveur des mères et des enfants éthiopiens et ces galas qu'elle donne au profit des plus démunis. Elle ajoute : « Éspérons que les dons leur parviennent. Et pensons à ces petits malheureux toute l'année. Pas uniquement le jour de Noël. » Elle accepterait volontiers d'être leur porte-drapeau, mais précise qu'elle « veut commencer par s'occuper de ceux qui vivent en France. Et dénoncer les enfants-martyres dont les assassins méritent la mort. »

Personne ne la poussera cette fois à lancer des messages : « Il faut se montrer réaliste. Dire : je souhaite que les hommes ne fassent plus la guerre n'est qu'une phrase. Mieux vaut devenir médecin, aller sur place, où, moi, je craquerais. Ou envoyer de l'argent. Les bonnes fées n'existent pas. »

Elle veut qu'on sache qu'elle n'en est pas une : « Je n'ai jamais voulu le devenir. Je suis l'amie des enfants. Je ne veux remplacer ni les éducateurs, ni les parents. Je reste un être humain vivant en 1987, avec un mauvais caractère. J'aime les autres, mais je ne suis pas gentille. Quand dans ma loge après le spectacle, je vois des puces de trois à quinze ans me sourire en me disant "merci on s'est bien amusés, on a bien chanté", je fonds. » Cette récompense la porte. Elle l'amènera en novembre ou décembre 1988, et pour six semaines, au Zénith. Son producteur Jean-Luc Azoulay voit plus loin : « Les professionnnels du show business m'affirment qu'elle fera la carrière d'Annie Cordy. Un exemple. » Dorothée, elle, assure qu'elle vit au présent. Et qu'elle dédie, aujourd'hui, sa vie aux enfants.

Annick Rannou

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