[Faut-il brûler Dorothée?]

VSD - 1993

 

 

Elle est depuis longtemps la cible des défenseurs d’enfants ou de professionnels exaspérés par son omniprésence dans le secteur jeunesse. Aidée de ses Musclés, la star des cours de récré a décidé de réagir. Mais au fait, de quoi l’accusait-on, au juste ?

Les méchantes langues disent que les enfants ne lui échappent pas plus qu’on échappe à la varicelle ou à la coqueluche, que Dorothée se consomme comme un Carambar qui permet de glisser sans états d’âme de l’enfance à la puberté… Bref, Dorothée, ce serait une sorte de parcours obligé, quelque chose comme une douane zoll. Sauf qu’on disait aussi que la diva des prépubères ne durerait pas. Et ça, pour une erreur de pronostic, c’est une erreur de pronostic.

En 1993, Dorothée est d’autant plus là qu’elle vient de remplir Bercy et qu’elle fêtera en septembre 1993 ses 20 ans de carrière, ses 21 heures d’antenne par semaine, ses 13 millions d’albums vendus, dernière survivante d’un Yalta « d’éternelles vestales » qui comprenait naguère encore Douchka et Chantal Goya. Dorothée, leur « alter-ado » est une sorte de rescapée, un Dodo resté seul maître du terrain. Il est vrai qu’elle a eu la chance de trouver sur son chemin les pygmalions Berda et Azoulay, deux cerveaux qui ont bâti en 14 ans un empire.

AB Productions, 14 000 mètres carrés, chiffre d’affaires présumé de 230 millions de francs. Ce qui n’empêche pas les attaques qui convergent depuis des années vers elle comme les fleuves convergent vers la mer : elle est accusée, en gros et sans faire de détails, de bénéficier d’une situation de monopole à TF1, d’abêtir les enfants, de continuer (quoi qu’elle en dise) à « fonctionner » avec des dessins animés japonais, d’utiliser et de manipuler les enfants, notamment dans ses différends avec le CSA (les incitant à écrire pour s’insurger contre l’instauration de quotas français et européens mettant en péril la programmation de ses dessins animés !)

 

Plus fort et plus récemment, elle vient d’engager une partie de bras de fer avec Antoine de Caunes par la voix des Musclés (Antoine Daiconne ou « L’histoire d’un homme qui n’est pas tout à faire un homme ») sans parler de la parodie du Baffie Show qui laisse perplexe Baffie soi-même ! Alors, faut-il déboulonner et brûler Jeanne-d’Arc-Dorothée en place de grève, grève que menacent de faire par ailleurs les enfants si on la leur retire ? La parole est à l’accusée, qui continue à recevoir 5 000 lettre par jour.

Allez, on commence en douceur, par la bilan de votre spectacle à Bercy. Satisfaite ?
Oui. Il y a eu 11 000 spectateurs par concert sur 6 concerts, soit 66 000. Le compte est bon. J’ai réservé la salle pour janvier 1994.

Dites donc, cela dénote une sacrée confiance quant à l’évolution de votre carrière !
On croise les doigts, on va bien voir. Pour Bercy, le problème est qu’il faut réserver très longtemps à l’avance. On n’a pas le choix.

 

A Noël, vous avez « fait l’atrice » à côté de la joyeuse troupe de « Hélène et les garçons », fiction produite par AB, la société qui vous cornaque et alimente TF1 en programmes jeunesse. Est-ce à dire que la relation TF1-AB-Dorothée sera encore plus étroite ?
Ah non non non ! Attendez, on met tout à plat (rires). A Noël, on a fait le « sitcom des sitcoms », c’est-à-dire que toutes les « sitcoms » de la maison (Salut les Musclés, Hélène et les Garçons, Premiers Baisers, Le miel et les abeilles) se sont retrouvées dans une « super » sitcom pour souhaiter une bonne année au public. C’est tout. Il ne faut rien voir derrière tout cela !

 

Et pour parler comme un directeur de chaîne, vous en êtes où, de vos parts de marché sur TF1 ? Toujours 55% ?
Je n’en sais rien. Je vais vous redire ce que je dis tout le temps : les chiffres, je ne connais pas. Je n’ai aucune mémoire là-dessus. Mais je dois tourner dans ces eaux-là, oui !

 

On vous a souvent accusés, AB Productions et vous, d’accaparer le marché jeunesse de TF1, alors ?
Ce que je fais, moi, c’est vrai, est toujours produit par AB parce que l’accord pris au départ prévoyaient qu’ils soient producteurs exécutifs. Mais certains programmes ne sont pas fabriqués par AB dans ce que l’on diffuse : Les Compagnons de l’Aventure, etc.

Côté « choses qui fâchent », si on parlait un peu du CSA, qui ne vous aime pas beaucoup.
Si. Tout va très bien avec eux, je touche du bois.

 

Ses membres étaient pourtant furieux que vous ayez demandé aux enfants d’écrire au CSA, coupable selon vous d’imposer des quotas inacceptables ?
Non, j’avais simplement expliqué à l’antenne les changements qu’il y avait, et j’avais dit aux enfants : « Si vous n’êtes pas d’accord, écrivez. » Mais je ne leur ai jamais dit : « Il faut écrire. » Il n’y avait pas incitation. Et je n’ai d’ailleurs pas donné d’adresse. En fait, tout a été réglé très vite quand j’ai rencontré les membres du CSA. Cela s’est très bien passé.

Vous avez également été accusée d’antisémitisme par la Licra pour un sketch sur Rabbin des Bois. Un commentaire ?
Franchement, ce procès d’intention était ridicule. Ridicule. Il n’y avait vraiment pas malice.

 

Est-ce que cela vous a incitée à plus de prudence dans le choix de vos sketches ?
Non, quand on fait quelque chose, on le fait sincèrement, tant pis pour les retours de bâton. On ne va pas faire une émission en se disant : « Il ne faut pas faire ceci parce que cela, et inversement… » On s’occupe d’abord des téléspectateurs. Quand même ! Après, si on doit se faire attraper, on se fait attraper ! C’est tout.


Si Etienne Mougeotte vous a là chaleureusement soutenue, il a en revanche reconnu que la chanson des Musclés contre Antoine de Caunes pouvait être considérée comme un léger dérapage ?
Tout ce que Canal+ dit sur nous n’est franchement pas très gentil non plus, et cela a de quoi nous agacer également. Donc, moitié-moitié.

Oui, mais qui a dégainé le premier ?
Alors là, assurément Canal+. Systématiquement, depuis des années, Antoine de Caunes me mettait à toutes les sauces, racontant beaucoup de choses méchantes sur moi, ce qui fait que l’on a fini par se dire qu’on allait peut-être répondre ! C’est fait !

A quand le début de cette lutte fratricide ?
C’est certain que tout a commencé quand j’ai quitté Antenne 2. Il y a eu blocage puisque c’est Jacqueline Joubert, sa maman, qui m’avait engagée. J’en ai souffert… Quant à la chanson, c’est une chanson comme une autre, comparable à celle de Joe Dassin sur les Dalton ; peu de gens connaissaient les Dalton avant cette chanson.

Vous voulez dire que ce sont les Musclés qui vont faire connaître de Caunes !
Non (rires). Je veux simplement dire que ceux qui connaissent Antoine de Caunes comprennent, et que pour les autres, c’est une chanson comme une autre. En musique, c’est plus marrant.

 


Vous parlez tout de même de lui comme d’un homme « que sa méchanceté ravalait au rang de bête » ! Y’a plus gentil !
Je le redis, c’est bien moins méchant que tout ce qu’il a dit sur moi. Dans notre cas à nous, on voit bien qu’il s’agit d’une boutade, d’un effet comique.

Il est vrai qu’il dit, lui, de vous que vous n’avez « ni humour ni opinion ni courage, ni courage de vos opinions ». Il rappelle aussi que vous avez été invitée à Nulle Part Ailleurs et que vous avez refusé par lâcheté.
Non, je n’ai jamais été invitée. Justement, on a revérifié depuis, vous pensez bien !

Vous y seriez allée ?
Oui, bien sûr. Par exemple, j’avais été invitée à Mon Zénith de Michel Denisot, et j’y suis allée !

Et Roland Paffé ? Est-ce bien raisonnable, cette parodie ridiculisant Laurent Baffie ?
Roland Paffé est devenu un personnage à part entière, qui est très drôle. Et Laurent Baffie, à qui Philippe Gildas avait montré un extrait du Roland Paffé Show à Nulle Part Ailleurs, n’a pas tellement réagi.

Vous pensez qu’il vous ménage depuis que vous lui avez renversé un seau d’eau sur la tête dans Double Jeu ?
Ce seau, je crois en revanche qu’il ne l’a pas digéré. Je n’avais pas aimé le reportage qu’il avait fait dans l’émission dont j’étais l’invitée et qui consistait à offrir un de mes disques aux enfants, puis à le leur reprendre. Je trouvais cela très nul. On n’a pas le droit de jouer avec les gamins, qui sont sensibles. Comme je n’allais pas lui donner une claque, ce n’est pas mon genre, j’ai eu l’idée du seau d’eau ! Ardisson lui a par la suite dit de demander pardon à genoux parce que ce n’était même pas drôle. On n’a d’ailleurs pas quitté le plateau en mauvais

termes. Il faut avoir de l’humour dans la vie. Moi, je veux bien que l’on fasse ce que l’on veut, mais on n’a pas le droit de toucher aux enfants.

 

Et avez-vous eu l’occasion de rediscuter avec Ségolène Royal (pour qui vous êtes le mouton noir) depuis que vous avez une rubrique « Environnement » dans votre émission ?
Non. Je ne l’ai pas revue. J’imagine qu’elle a aujourd’hui des choses plus importantes à faire que de s’occuper de moi.


Qu’est-ce qui vous agace le plus ?
Je n’ai pas d’exemples très précis en tête. De toute façon, on n’aime jamais la critique, mais j’essaie d’oublier ce qui m’a peinée une fois le coup encaissé, parce que je n’ai pas du tout envie de me fatiguer à être rancunière. Franchement, on en propose pour tous les styles, tous les âges, tous les gens. Ce n’est pas facile de monter une émission comme celle-ci. Le « Club Science », formidable séquence présentée par Michel Chevalet, a été longue à mettre en place. Il arrive aussi que je veuille imposer des rubriques que les jeunes rejettent. Cela a été le cas pour la rubrique « Livres ».

 

Et les japoniaiseries ?
Cela dit, il faut rappeler un point d’histoire. Quand on est arrivé avec toute l’équipe pour faire une émission, il n’y avait aucun produit français vu qu’on avait légèrement abandonné les enfants et la jeunesse en France. C’est quand même extraordinaire de se dire que c’est en 1978 seulement qu’à été créé le premier service jeunesse (par Jacqueline Joubert) alors que partout ailleurs cela existait depuis longtemps. Là-dessus, il a fallu rapidement trouver des équipes, des auteurs, des dessinateurs. On a donc demandé à ceux qui savaient faire, entre autres les Japonais, qui eux étaient au point. Quand je repense aux hurlement qu’à occasionnés la diffusion de Golodrak !


Dites, certains dessins animés sont quand même dur dur !
Mais non, ce n’était pas violent. Reste que, après toutes ces attaques, on s’est dit : « On ne va pas traumatiser tout le monde. » On a donc pris un staff de psychologues qui regardent et qui visionnent tout, et qui en plus, exercent (ce ne sont pas des gens au placard). Et quand ils ont le moindre doute, on coupe. Donc il n’y a pas de violence, simplement de l’action. Et aujourd’hui, nous en sommes à 70% de « français » et d’européens. Comme les Misérables, par exemple. D’ailleurs, je vous signale au passage que Disney, c’est fait au Japon !

Et si demain Spielberg vous disait : « Lâche tout et suis-moi » ?
Ah ! Je ne lâcherais certainement pas tout !

 

Vous pensez à votre reconversion ?
Je n’ai jamais rien planifié. Je ne peux pas répondre, bien qu’on s’obstine à me poser la question et à me rappeler mes 40 ans.

Vous pourriez, comme Chantal Goya naguère, « craquer » en direct ?
Je ne sais pas. Je déteste la méchanceté gratuite.

 

Et vous iriez chez Guillaume Durand, s’il vous invitait à participer à un débat sur « les méfaits des émissions jeunesse sur les jeunes cerveaux » ?
Oui, mais ne lui en donnez pas l’idée ! Et je signale pour finir notre nouvelle émission, « Des Millions de copains », diffusée chaque dimanche à 18 heures. On l’a faite avec toutes les associations caritatives, qui vont se succéder à tour de rôle et nous expliquer leurs problèmes, leurs besoins et ce que nous pouvons faire pour elles.

Isabelle Morini-Bosc

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