[Dorothée vidéophile]

Vidéo 7 - 1980

Speakerine de charme, elle fait chanter les enfants et fantasmer leurs papas. Sa vraie passion : la vidéo. Et la drogue qu’elle utilise le plus souvent : le magnétoscope…

Lorsqu’à minuit, Dorothée quitte le minuscule studio TV de la rue Cognacq-Jay, comme Cendrillon après le bal, elle n’a pas sommeil. Elle a passé six heures d’affilée dans son fauteuil de présentatrice, avec juste, entre deux annonces, une échappée-détente dans la loge voisine, l’œil rivé sur le récepteur de contrôle, au cas où un incident nécessiterait une phrase d’excuse. A peine rentrée dans son petit appartement, qu’elle défend farouchement contre les importuns, Dorothée déclenche son magnétoscope et s’octroie une ration supplémentaire d’images avant de se coucher. Peu mondaine –on la voit rarement aux premières ou dans les cocktails bien parisiens- Dorothée préfère les plaisirs du cinéma à domicile. Grâce à la télévision, qui diffuse périodiquement les cycles des grands cinéastes et des grands interprètes, elle a déjà engrangé sur cassettes un nombre respectable de films d’Hitchcock (elle adore se faire peur !), de comédies musicales comme « Chantons sous la pluie » et d’œuvres d’Elia Kazan et de Luis Bunuel.

 

A côté de cette grosse artillerie de cinémathèque, figurent en bonne place les Tex Avery, Laurel et Hardy, et plein de dessins animés de Walt Disney, qu’elle déguste le dimanche matin, en même temps que les croissants chauds au petit déjeuner. Dorothée est une boulimique de l’image. Mais, déjà, un problème de stockage se pose : le placard aux cassettes déborde. Qu’à cela ne tienne : elle va consacrer une pièce entière de son appartement au matériel audiovisuel, TV, hifi, vidéo, dont elle s’équipe progressivement, en vraie professionnelle. « On n’a pas fini de découvrir les énormes possibilités de la vidéo. Elles augmentent de jour en jour, affirme-t-elle. La cassette tient à la fois du livre et du film. Elle permet de capter la vie sur le vif, de relire les meilleurs moments, elle se prête docilement aux trucages les plus étonnants. Et quelle facilité d’emploi ! On voit le résultat des prises de vue tout de suite, on peut effacer, recommencer, conserver l’image à volonté ».  Dans le fin visage aux traits aigus, les yeux noisette se plissent à demi : Dorothée, comédienne-née souligne ses phrases par des mimiques expressives.

 

En jeans-cigarette et T. shirt marrant, sans chichis ni falbalas, on la sent disponible avec lucidité pour toutes les chances qui passeront à sa portée. Elle qui doit tout à la télévision, et qui le reconnaît de bonne grâce, s’est évadée par deux fois déjà des servitudes du petit écran. Il y a trois ans, François Truffaut, l’a engagée dans son film « L’amour en fuite », et Robert Enrico lui a offert une seconde chance dans « Pile ou face », où elle interprétait… une speakerine de télévision. Truffaut et Enrico : c’est ce qui s’appelle débuter au cinéma sous d’excellents auspices. Dorothée a conservé de cette double expérience un souvenir ébloui. « Le cinéma, c’est un peu les vacances, dit-elle. C’est aussi un autre milieu, une autre façon de travailler, plus fragmentée, une ambiance et des rapports humains complètement différents. Dans une émission de télévision, c’est le travail d’équipe qui prime. Au cinéma, il faut plonger, à froid, et c’est chacun pour soi ». Après ces débuts prometteurs, Dorothée attend, sans impatience excessive, un rôle qui la sorte d’elle-même, sans vraiment bouleverser sa personnalité : « j’aimerais jouer les filles modernes dans une comédie musicale ou un film de science-fiction ».

 

Par ailleurs, la troupe de « Dorothée au pays des chansons » partira en tournée à travers la France, pendant le mois de juillet, histoire de ne pas perdre le contact avec les enfants. Dorothée par-ci, Dorothée par-là… Qui, à part elle se souvient de son vrai nom, Frédérique Hoschédé ? Ce pseudonyme, un tantinet précieux, elle le doit à Jacqueline Joubert, première en date d’une longue lignée de speakerines, et qui fut sa bonne fée, comme dans  les contes. Qui distingua la fougueuse Frédérique sur les planches d’un théâtre interscolaire ? Jacqueline. Qui se jura de faire appel à elle pour ses futures émissions enfantines sur Antenne 2 ? Jacqueline, encore. C’était en 1973. « Dorothée » prenait son essor sur le petit écran. A la suite de l’éclatement de l’ORTF, elle devient présentatrice de Réponse à tout, sorte de Jeu des Incollables, quotidien. Mais Henri Kubnick, le producteur, réorganise complètement son jeu, sans Dorothée qui se retrouve sur le sable. Coup dur, et très mauvais souvenir : « J’ai fait une tentative de reconversion dans le secrétariat, et j’ai atterri dans une entreprise de plomberie.

 

Les problèmes de robinets me rebutaient autant qu’à l’école, mais il fallait bien vivre ». Heureusement, la fidèle amie Jacqueline Joubert veille. Elle avertit Dorothée qu’un concours de recrutement pour une speakerine se prépare sur Antenne 2. La jeune fille se présente, et, forte de son expérience passée, triomphe de ses nombreuses rivales. Productrice des émissions pour la jeunesse dans le nouveau contexte d’Antenne 2, Jacqueline Joubert lui confie l’animation des mercredis après-midi. Elle a vu juste : Dorothée a le don de se faire aimer des petits. D’instinct, le courant passe. Devenue super-star des cours élémentaires, Dorothée s’est jurée de réhabiliter les vieilles comptines tombées en désuétude ; à la rentrée, elle reprendra pour Récré A2 « Alouette, gentille alouette », « A la claire fontaine », « Compère Guilleri », « Il pleut, bergère » séculaires que les jeunes mères de 1981 pourront réapprendre. Disques, comédie musicale, cinéma, on reconnaît le parcours classique de la réussite dans le show-biz.

 

Dorothée méditerait-elle quelque infidélité majeure à la télévision ? Elle s’en défend, avec une belle conviction. Pas question de tourner le dos au petit écran, à qui elle doit tout. Pas question de tour de chant seule, sur une scène, aussi prestigieuse fut-elle. Elle ne se sent à l’aise qu’entourée d’une équipe, d’un ballet, d’une troupe. Pas question non plus de jouer une pièce de théâtre : « C’est trop accaparant, on ne peut plus penser à autre chose ; j’aurais peur de m’y plonger totalement, de m’y sentir enfermée », affirme-t-elle ! Sage comme une image d’Épinal, Dorothée offre un visage lisse à toute question touchant à sa vie privée : « Je n’ai pas le temps de penser à moi, et l’homme de ma vie ne me voit plus guère. Je suis tout le temps en train de courir. L’indispensable shopping se fait au coup par coup. J’entre dans la première boutique venue, et j’en ressors chargée d’une pile de jeans et de T. shirts. J’achète mes boucles d’oreilles par douzaines, mes bracelets (fantaisie) par poignées… Ma seule détente, au soir de journées surchargées, commence au moment où j’enclenche le magnétoscope ».

Lise GENET

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