[Dorothée à Bercy]

Libération - Janvier 1992

Le  Yalta des stars de la pré-puberté semble avoir connu, ces derniers temps, quelques remaniements notables. Exit l’accorte Douchka, d’ailleurs toujours restée anecdotique malgré des velléités expansionnistes au milieu des années 80 ; crépuscule de l’empire Chantal Goya-Debout, miné par la sénescence ; courbe ascendante en revanche, pour Anne, l’aller-ado de Foucault (donc de Louvin, donc de TF), placée sous la bonne étoile d’Euro Disneyland et qui pourra, prochainement, vérifier l’impact de ses tuteurs protecteurs en de lucratives matinées Olympia.

Reste le cas Frédérique Hoschedé, que nul (pas même Truffaut) ne songea jamais appeler autrement que par son auto-sobriquet : Dorothée.

Nœud gordien des parents, soucieux de préserver leurs progénitures de la contamination cathodique. Car d’aucuns reprocheront à la dame de ne pas se donner dans la demi-mesure : quotidiennement, dès 6hr30, fictions manichéennes et violentes, dessins animés nippons à la chaîne, menacés par la règle des quotas, d’où un vibrant appel aux enfants à témoigner de leur mécontentement auprès du Comité de surveillance de l’audiovisuel (sic), saynètes « comiques » assénées par l’inamovible clique à Jacky, Simpson Jones & co… et audience optimale amenant l’égérie des cours de récré (ex A2) à devenir directrice des programmes jeunesse de TF1.

Ce qui n’empêche pas de poursuivre sa conquête  sous pavillon AB Productions : le « Club Dorothée » marche du feu de dieu (symbiose entre la chaîne er la société, mutuellement épaulée), 14000 mètres carrés de bâtiments (bureaux et studios) sont réquisitionnés à la plaine Saint Denis et 350 salariés font tourner la maison. Deux données finissant de convaincre la viabilité économique du filon : un chiffre d’affaires estimé à 200 millions de francs et 13 millions de disques vendus. Ce qui nous amène enfin à Bercy, ou séjourne l’immuable Dorothée jusqu’au 2 février (plus de 100 000 tickets placés), avant d’aller coloniser la province, l’outre-mer et Shanghai, au printemps.

L’an dernier, l’annonce faite au public présentait l’idole au saxo, cette fois ci, à faire tourner de l’œil les adorateurs de Chet Atkins, Merle Travis, Costello ou MacGuinn, l’arme fatale s’appelle Rickenbacker. Rock au parc ?

Ce mercredi après-midi, plusieurs indices trahissent la nature de l’évènement : autour du POPB converge un public microscopique ; il n’y a pas de marché noir et le sels prospectus distribués annoncent les Tortues Ninja en visite au Zénith.

14h15, une voix intergalactique tonne « Préparez atterrissage sur planète Bercy », lasers verts, faisceaux blancs affolés, synthés pompiers, la scène descend du plafond. Dessus, les désolants Musclés, limités au rôle de faire-valoir, huit danseurs bariolés, deux choristes… et Dorothée. Mince, blonde, blanche. Les neiges de l’Himalaya et deux ou trois civilités suffisent à marquer le territoire, balisé comme suit : pop premier âge ; synthés, guitare, basse, batterie – bref « tout ce qu’il faut pour jouer du rock’n roll », basique, initiatique (Ou est le garçon ?) -, ballades introduites sur le mode « Il n’est pas très facile d’entendre ou de lire ce que des gens méchants peuvent dire ou écrire, grâce à vous je les oublie », techno, guitare en bandoulière, Dorothée gratouille ; country (Marylou).

Entracte : bouchon aux toilettes, marketing direct (au choix : casquette à visière, baladeurs, bananes, CD, vidéos, seules les barbe à papa écharpant à la griffe), pubs sur écrans géant (BN, Malabar, Smarties…) messages (« Les enfants égarés sont à récupérer sur le côté droit de la scène à la fin du spectacle… »).

La reprise est plus world : quatre danseurs congolais, deux huttes animées et un éléphant d’abord ; ensuite bifurcation slave (Nicolas et Marjolaine) ; avant repiquage au « rock and roll », en titre hommage à Bill Haley (Merci Mr Bill d’avoir eu cette idée folle). Et la soucoupe scénique de remonter vers la voûte, laissant son commandant de bord recueillir les offrandes er prendre congé, sur cette ultime confidence : « Quoi qu’il puisse arriver, mon plus beau cadeau ce sera toujours vous » »

LIBERATION. Que pensez-vous de la qualité des programmes télé que vous présentez ?

DOROTHEE. On les calcule et on évolue en fonction de ce que les copains veulent ou pas.

La violence des dessins animés est souvent mise en cause…

Il n’y a pas de violence, mais de l’action, du mouvement ; tout est basé sur la vie normale d’un téléspectateur par rapport à un héros : il a une mission, connaît des hauts et des bas, mais finit toujours par vaincre. En outre, pour éviter tout problème de traumatisme, un comité de psychologues surveille chaque épisode de chaque série.

N’avez-vous pas de scrupules à exploiter ainsi le créneau enfantin ?

Exploiter est un mot dur qui ne fait pas partie de mon vocabulaire. Il y a plein d’enfants qui ne partent pas en vacances, ne peuvent jouer au foot ou au tennis, TF1 leur propose des rendez-vous précis, aux parents de dire « Tu regardes ou tu regardes pas »

Une famille avec deux enfants qui vient vous voir à Bercy dépense environ 1000 francs.

Je ne connais pas les prix des places… De gros moyens ont été mis en œuvre, on ne pouvait pas faire moins cher.

Vous avez opté pour un « tour de chant »

C’est la première fois. On avait commencé par la comédie musicale, pour le premier Bercy, les Musclés chantaient avec moi ; alors là, on a choisi la formule orchestre-danse.

Le son est fort

Les normes sont respectées

Avez-vous des enfants ?

Non. J’ai encore le temps… pas énormément mais bon…

Gilles RENAULT

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